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Prix des lecteurs du Marché de la poésie de Montréal 2010
Le Prix des lecteurs vise à promouvoir la lecture de la poésie et récompense un poète québécois ayant publié un recueil au cours de la dernière année.
Vous aviez jusqu’au 26 mai 2010, à midi, pour voter pour le meilleur poème de l’année.
Remise du Prix
Le Prix des lecteurs sera remis lors de l’ouverture officielle du Marché de la poésie de Montréal, le 27 mai 2010, en compagnie des poètes dont les poèmes sont en lice, des éditeurs partenaires et des invités de marque.
Poèmes en lice
J. Acquelin — J. Bacon — P. Nepveu — D. Plourde — Y. Villemaire

Le futur intérieur
j’écrirai jusqu’à la nuit
où mes yeux cesseront
d’être une pluie sur le monde
deux soleils naîtront
je serai heureux de n’être plus là
pour les voir se donner la lumière
la lumière de ce qu’on a vu de beau
continuera toujours d’ouvrir
la blessure d’exister
j’aurai dit ce qu’il faut de faiblesse
pour avoir la ténacité de persister
à oublier ce qu’on attend de nous
quand le bonheur et le malheur s’entretuent
en tentant de nous faire croire des leurs
il vaut mieux être seul et ne pas dormir
j’aurai assez attendu d’aubes
ces crépuscules de la nuit
pour savoir quand fermer ma lanterne
j’aurai raté très peu d’ivresses
contre la grisaille injectée
exigeant de nous le réalisme
j’aurai flotté entre conifères et corbeaux
ces bons connaisseurs de nuages
eux-mêmes grands maîtres du zéro
j’aurai accepté mon sous-sol schisteux
le seigle de mes cils le loup de mes yeux
et le lapis-lazuli de mes idéaux
j’aurai ouvert ma peau à mes os
mes os aux au-delàs et mon ici
au nulle part ailleurs
j’aurai connu les formes du plafond
le sans-fond des surfaces mêmes
sans avoir la clé de mes mains
j’aurai confondu mégapoles et nécropoles
mots d’amour et amour des mots
béguins et bégonias
j’aurai compris les compromis
j’aurai banni les bannières
j’aurai honni les obséquieux
j’aurai très peu travaillé à la réalité
j’aurai élevé l’oisiveté à la contemplation
pour que parfois je voie la vue être vision
j’aurai réussi à m’étourdir
pour être saisi par l’évidence
personne n’est indéfiniment responsable
j’aurai poussé le bouchon
j’aurai repoussé les cuistres
j’aurai inversé les plafonds
j’aurai vu l’âme dont je suis l’ombre
j’aurai été touché par l’appel des mythes
jusqu’à la sphère du premier chiffre
j’aurai cru tous les oiseaux
et leur art de s’enlever de la terre
quand on veut les museler
j’aurai été un têtu du cœur
un puéril des paroles en péril
un garçon plein de douceur
et maintenant qu’un autre jour s’élève
qu’un autre train de vie siffle et passe
je me retire lentement de ce poème
et m’en vais me laisser boire par la lumière
Extrait de L'infini est moins triste que l'éternité (Les Herbes rouges)

J. Acquelin — J. Bacon — P. Nepveu — D. Plourde — Y. Villemaire

Dessine-moi l’arbre
À Chloé et Gilles
Dessine-moi l’arbre
que tu es
Dessine-moi la rivière
que tu as racontée
Dessine-moi le vent
qui t’a fait voyager
Dessine-moi le feu
qui brûle en nous
Dis-moi que je suis ton au-delà,
dis-moi que tu es mon au-delà,
toi, l’animal blessé,
tes ancêtres t’ont conduit à moi
pour me raconter les images
de tes rêves.
Reste un peu dans ma mémoire
toi, l’homme, l’animal blessé,
reste un peu dans ma mémoire.
Tes murmures sonnent
la sagesse d’une vie vécue,
ton regard devine la paix,
ton cœur bat au rythme
des battements d’ailes de l’aigle.
Ton sommeil est habité
par les esprits de ton peuple métis
silencieux.
La nuit étoilée
t’emporte dans un monde
qui te garde vivant.
Extrait de Bâtons à message — Tshissinuashitakana (Mémoire d'encrier)

J. Acquelin — J. Bacon — P. Nepveu — D. Plourde — Y. Villemaire
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Chant pour un passage
Avec la beauté tout autour de moi je marche
Avec le vieil âge la piste de la beauté je marche
C’est moi c’est avec moi que je marche
(« La nuit des chants », poème Navajo)
Au frère en humanité, Gérald Dion
Arizona, octobre 2005.
Nous marchons dans la beauté
nous marchons dans l’immense
et l’immense nous reçoit,
il s’approche de toutes ses pierres,
de tout son sable, il nous étreint
de ses broussailles, de ses arbres tordus,
nous nous arrêtons parfois
dans la lumière solaire
nous nous arrêtons comme chevaux à l’écoute
pour mieux capter les secrets du vent,
il n’y a rien au-dessus de nos têtes,
rien que le bleu, nous sommes dans l’énigme
du bleu immense et de la terre étrangère
poussant ses herbes, ses sauges,
ses familles de cactus, lâchant ses troupeaux
de genévriers sur des plans inclinés.
Si la terre tourne,
on n’en a plus idée,
nous marchons avec nos ombres
dans la fixité souveraine,
nous portons nos morts et nos vivants
nous les chérissons en marchant
sur la piste indienne de la beauté,
nous les aimons plus que tout
sur la terre étrangère, sur la terre amie,
nous transportons tous les secrets :
la mère qui s’est endormie pour toujours,
le père qui s’est envolé à jamais,
les amis perdus et les amours
qui nous rendirent incandescents,
nous transportons les jours et les années,
les peines glaciaires et les passions nourricières,
les tendresses douces comme du lait,
la bijouterie de l’herbe aux matins de rosée,
les chambres closes, les mémoires fêlées,
nous voyageons avec notre vie,
pas à pas, heurtant du pied
les pierres rouges, frôlant de la jambe
des touffes d’aiguilles, des feuilles dures,
nous portons notre vie au soleil,
notre vie du nord-est humide sur les épaules,
notre vie d’heures graves et de gorge serrée,
nous allons vers une maison éphémère,
vers la caverne-mère qui nous redonnera l’espace,
nous naissons de chaque lieu,
exposés au vent, aux brûlures,
égratignés par l’aigle et le corbeau.
Nous montons et nous descendons,
nous avons connu l’écriture braille des grands murs,
nous avons lu des vies anciennes sur les hautes parois,
nous ignorions jusque là combien était haute la hauteur
et combien profonde était la profondeur,
nous sommes plus vastes que nous le croyions
— et j’en demeure stupéfait,
je t’ai parlé, genévrier,
et tu as trouvé ma voix
vibrante et caverneuse,
tu l’as trouvée troublante d’échos,
c’est qu’elle avait perdu toute mesure,
c’est qu’elle parlait du plus profond des âges
comme si le canyon m’avait prêté sa gorge
de vieille cathédrale, de grandes orgues
qui désirent Dieu et tous ses infinis.
Et pourtant j’ai voulu la simplicité
d’une seule note basse et grave,
j’ai voulu partager le silence de tous,
à présent nous sommes là
assis dans la poussière
parmi des pierres qui disent soleil et dragon,
qui disent aigle et serpent
mais qui ont la chaleur du pain bien cuit,
nous prions en silence pour nos morts et nos vivants,
nous sommes tout accueil et tout désir,
nous sentons que l’immensité a trouvé son centre,
nous savons que rochers et falaises,
rivières et mesas, cactus et sauge
sont une seule chorale dans le désert,
nous entendons la note unique, l’accord parfait
au fond de nous, — nous qui ne sommes
rien sinon le creux où babille le monde,
le foyer infiniment petit qui contient tout.
Extrait de Les verbes majeurs (Éditions du Noroît)

J. Acquelin — J. Bacon — P. Nepveu — D. Plourde — Y. Villemaire

Le Beat des astres
cœur vous Astre-Terre enfant foire rebelle bébés de chaumière barouettés Icitte et là vous êtes nés dans la dèche beige d’un monde de malades Imaginaires au premier pleurnichage ne pouvions rien pour vous crispés vous faces rictus vous couleurs fauves entachant la ouate il ne vous est pas resté grand-chose Visa Internet boucane et béton rien de Riopelle ou de Lautréamont tout ou presque fut exploité consumé pour le feutrage de nos cellules
vierge flamme vous fade nature morte Terre bouche d’égout vous faisiez déjà pitié avant même de naître
Extrait de Cellule esperanza (L'Hexagone)

J. Acquelin — J. Bacon — P. Nepveu — D. Plourde — Y. Villemaire

Fakirs urbains
L’hiver de force est dans nos murs
une reine de jeu d’échecs
s’avance dans la slutche irradiée
en cotte de maille et de dentelle
Elle marche à travers le temps
sur les trottoirs glacés
d’une ville du Nord
sous un ciel en mouvement
errante tatouée
aux portes de la ville souterraine
manitou autochtone
au visage de cuir tanné
cheveux au vent dans la poudrerie
les oreilles bourdonnantes
de la musique du monde
dans la nuit indigo aux odeurs de fast food
survivante, les yeux pleins d’eau
dans une ville-marie hallucinée
windigos chiens d’or
carcajous des ruelles
chats sauvages des parkings
Elle marche à l’amour
dans une volée de cloches
et le bip-bip angoissant des souffleuses
s’arrête à un coin de rue
dans cette neige
qui n’en finit plus de neiger
et chante bilinguale
Troubadoure d’armoure tremblante
Je chante
Une viole d’amour dans les bras
Un passant met une pièce
dans la patte sale de l’aveugle
Montréale chante et je l’entends
listen to the pitch of her step
Un sans-abri titube
et marmonne son écholalie
sous le porche de la Grande Bibliothèque
ils sont deux traders courtiers
experts en communication
dans une Samarcande multinationale
à trafiquer un chargement de sens
l’un fait de la com
en composant un texto sur son portable
l’autre c’est toi, poète,
toi qui te tiens à la frontière
Speak white!
Avide de sons
un fleuve noir d’orgone dans tes yeux de faune
tu fais passer deux mondes l’un dans l’autre
tu écoutes le cri de la Bête
les rugissements de la faim,
de la soif, du besoin
mantras des itinérants,
acrobates du métro
fakirs urbains cracheurs de feu.
Déviergées de leurs illusions
des filles aux cheveux bleus
se shootent dans un terrain vague
pour endormir leur désespoir
puis elles se laissent tomber sur le flanc
lions de pierre à l’agonie
des lamentations de cour des miracles
montent du ventre de la ville
caravansérail de puanteurs d’essence
sirènes d’ambulance gyrophares
violence des logos
signatures occultes
sur des blocs de béton
lent effacement de la couleur
Ton corps le sait poète ton corps le sait
tu sens le souffle des gorgones
sur ta nuque
chimères astrales au bord du gouffre
de ta gorge
Soudain deux ballerines
en mitaines angora vont allègres
bras dessus bras dessous
dans le miracle de la beauté
comme dans une boîte à musique
en un tour de passe-passe
tu franchis la passerelle qui mène à elles
et tu souris poète ravi
Vêtu de peaux et de fourrures
un vieil homme couvert de neige
semble sortir tout droit
d’une forêt profonde
chamane traquant les courants telluriques
du centre-ville
illuminé de l’intérieur
il fend la foule de cinq heures du soir
on dirait qu’il sait quelque chose
qu’on lui aurait révélé en haut lieu
sous le sceau du secret le plus absolu.
Tu sursautes au crissement
des pneus d’un véhicule tout-terrain
un cycliste terrifié se signe
juste avant de rouler sous le viaduc
le trafic est enragé
Tu marches vers la montagne
dans l’éclairage acide des réverbères
la neige neige
un punk à la crête ondoyante
fume sur le trottoir
la cavalcade des Messagères de la Mort
se déchaîne sur son visage
scarifié de piercings
vos regards se croisent.
De grands draps de lumière boréale
flottent sur la ville noire
tu te loves poète
dans une délicate opération
tu synthonises
tu balances le son
ton corps le sait poète ton corps le sait
Tempêtes de glace
ocres d’octobre
rutilances des soleils couchants
ombres d’obombre
aurores roses
les couleurs de Montréal tournent
sept fois dans ta bouche poète
et tu te tais, hiératique de vérité
nous entrons dans le fleuve mère
alertés par le nuage de smog
Montréale ville sauvage bilinguale
chante sa glossolalie
et je l’entends poète je l’entends
Troubadoure d’armoure tremblante
Je chante
Une viole d’amour dans les bras
Extrait de L’armoure (Écrits des Forges/Le Temps des Cerises)
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